Francis Richard: Note discordante
25 01 2007
Canonisé, l’abbé Pierre ? Il ferait beau voir
La chronique de Francis Richard
A droite, le premier logo d’Emmaüs

Canonisé, l’abbé Pierre ? Il ferait beau voir
La chronique de Francis Richard
A droite, le premier logo d’Emmaüs
« Un foetus en plastique distribué par les adversaires de l’avortement Polémique sur l’adoption gay : Blair promet une décision rapide »
Editorial de L’Arche, le mensuel du judaïsme français (février 2007)
Dans le concert de louanges qui a suivi l’annonce de la mort de l’abbé Pierre, peu de voix se sont élevées pour évoquer les écarts de langage dont le fondateur des Compagnons d’Emmaüs s’était jadis rendu coupable à l’encontre des Juifs. Cela se comprend : la vie d’un homme ne se mesure pas à l’aune de quelques mauvaises pensées, fussent-elles antijuives.
Pourtant, il ne s’agissait pas là, de sa part, d’une erreur de parcours. Le mélange de négationnisme, d’antijudaïsme préconciliaire et d’antisionisme primaire qu’Henri Grouès, dit l’abbé Pierre, exprima à l’occasion du procès de Roger Garaudy reflétait très certainement des convictions anciennes et bien ancrées. Et sa rétractation tardive, exprimée dans un langage alambiqué et assortie de propos ambigus, n’a rien fait, c’est le moins qu’on puisse dire, pour dissiper le malaise. A-t-on le droit de mettre cela sur le compte du grand âge, et de passer furtivement l’éponge sur cet épisode embarrassant ? Ce serait attenter à la vérité.
Malgré tout, l’abbé Pierre reste dans notre mémoire comme celui qui éveilla les Français à une nouvelle générosité et leur fit prendre conscience de la misère qui perdure, voire s’aggrave, au sein de notre société. Cela non plus, en tant que citoyens, nous ne pouvons l’ignorer. Antisémite ou pas, l’abbé Pierre a droit à notre reconnaissance et nous devons honorer son souvenir.
Sartre, dans ses « Réflexions sur la question juive », écrit qu’on ne peut pas être à la fois un antisémite et un homme estimable, et que l’obsession antijuive est une forme de perversité qui témoigne irrémédiablement de ce que vaut une personne. Il faut reconnaître, pourtant, que l’hostilité irraisonnée envers les Juifs va parfois de pair avec des talents indéniables : Wagner était un grand musicien, Degas un grand peintre, Céline un grand écrivain et T.S. Eliot un grand poète. Et oui, Heidegger fut (hélas) un grand philosophe. D’autres noms encore viennent à l’esprit dans ce contexte – ainsi, Pierre Gripari, fasciste, raciste, antisémite et auteur de charmants contes pour enfants.
Certes, nous parlons là de talents et non de vertus. Mais nous, qui ne pouvons sonder les cœurs ni les reins, sommes réduits à juger un homme selon la manière dont il s’inscrit dans son siècle. Fallait-il donc ajouter, aux hommages mérités qui ont été prononcés à la mort de l’abbé Pierre, une « fausse note » qui, en l’occurrence, était une observation juste ? Peut-être. Fallait-il déplorer que cet épisode antisémite ait été si vite oublié par d’autres que par les Juifs ? Sans doute. Voilà, quoi qu’il en soit, une nouvelle occasion de méditer sur l’étrange phénomène qui fait se côtoyer, chez un même individu, les idéaux les plus élevés et les préjugés les plus ignobles. Surtout lorsque les Juifs en sont l’objet.
Meïr Waintrater